Le quartier Oloumi est aujourd’hui le théâtre d’un drame silencieux qui heurte de plein fouet nos valeurs ancestrales de respect des défunts. La Compagnie Africaine de Sépultures du Gabon (Casep-Ga) tire la sonnette d’alarme : 155 dépouilles, des adultes aux nourrissons, gisent dans l’anonymat des chambres froides depuis janvier 2025. Malgré un ultimatum fixé au 30 avril 2026, le silence des familles est assourdissant. Cette situation, révélée par le quotidien L’Union, n’est plus seulement une contrainte logistique pour l’entreprise ; c’est un miroir déformant où se reflète une société gabonaise en pleine crise d’identité et de solidarité.
Le constat est d’une crudité insoutenable. Derrière ces numéros de casiers se cachent des destins brisés — corps rejetés par la mer, victimes d’accidents de la route ou malades décédés dans l’isolement — dont l’état de décomposition avancée défie désormais toute identification formelle. Pour Karl Mouba, conseiller juridique de la structure, cet abandon massif est le symptôme d’un double mal. D’une part, la précarité financière qui rend le coût des obsèques inabordable pour de nombreux foyers, et d’autre part, des querelles successorales intestines qui finissent par transformer le deuil en un fardeau dont chacun tente de se délester.Devant cette impasse éthique et sanitaire, la Casep-Ga a décidé de porter l’affaire sur le terrain judiciaire. La saisie imminente du Parquet de Libreville vise à obtenir l’autorisation d’inhumation en tant qu’indigents, une procédure de dernier recours qui prive ces 155 compatriotes d’un adieu digne de leur rang d’être humain. L’implication attendue du ministère de la Santé et de la Mairie de Libreville pour l’octroi d’espaces dans les cimetières municipaux souligne l’urgence de désengorger des installations saturées, au bord de l’asphyxie technique.
Au-delà de la gestion des cadavres, ce dossier interroge la conscience collective. Comment un peuple si attaché au « respect des ancêtres » peut-il laisser ses propres enfants s’effacer ainsi dans l’indifférence d’une chambre froide ? L’effritement des solidarités familiales face à la cherté de la vie est une réalité que nous ne pouvons plus ignorer. Si rien n’est fait pour repenser le coût de la mort et renforcer l’accompagnement social des familles endeuillées, la Casep-Ga ne sera que la première d’une longue liste de morgues transformées en cimetières de l’oubli.
Moore Mirabelle


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