Le feuilleton judiciaire qui secoue les capitales ouest-africaines et les salons feutrés du 16e arrondissement de Paris vient de franchir un rubicon décisif. Ce jeudi 19 mars 2026, la nouvelle est tombée comme un couperet : Vincent Bolloré, le milliardaire breton dont l’empire a longtemps régné sur les infrastructures du continent, est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Paris. Du 7 au 17 décembre prochains, l’homme d’affaires devra répondre de soupçons de « corruption d’agent public étranger » au Togo. Pour l’ancien « roi des ports », ce procès sonne comme l’épilogue d’une bataille de douze ans contre une justice française bien décidée à faire la lumière sur les coulisses de l’obtention des concessions portuaires de Lomé et Conakry.
Au cœur du dossier, un système présumé de « renvoi d’ascenseur » aux accents de roman d’espionnage industriel. La justice soupçonne le groupe Bolloré d’avoir utilisé sa filiale de communication, Euro RSCG (devenue Havas), pour sous-facturer des prestations de conseil politique à deux candidats à la présidence en 2010 : Alpha Condé en Guinée et Faure Gnassingbé au Togo. En échange de ces services de « spin doctors » à prix cassés, les sociétés de Vincent Bolloré auraient obtenu, l’année suivante, la gestion stratégique des terminaux à conteneurs de Conakry et de Lomé. Un mélange des genres entre communication politique et logistique portuaire que le Parquet National Financier (PNF) qualifie aujourd’hui de corruption active.Pour Vincent Bolloré et ses lieutenants, Gilles Alix et Jean-Philippe Dorent, la stratégie de la défense semble désormais s’orienter vers une guérilla procédurale.
Leurs avocats dénoncent l’impossibilité d’un « procès équitable », s’appuyant sur l’épisode traumatique de 2021. À l’époque, le milliardaire avait accepté de plaider coupable pour éviter le tribunal, mais la juge avait refusé d’homologuer cette procédure, renvoyant l’affaire à l’instruction. Pour la défense, cette reconnaissance de culpabilité avortée a porté une « atteinte irrémédiable » à la présomption d’innocence de leur client, une faille juridique qu’ils entendent bien porter devant la Cour européenne des droits de l’homme.Pourtant, pour les associations anticorruption comme Sherpa et Anticor, ce renvoi est une victoire historique. Malgré les multiples recours qualifiés de « dilatoires » par les parties civiles, la tenue de ce procès marque la fin d’une certaine impunité pour les grands groupes français opérant sur le continent. Si le groupe Bolloré a déjà versé 12 millions d’euros d’amende via une convention judiciaire (CJIP) pour éteindre les poursuites contre la personne morale, les dirigeants, eux, devront physiquement s’expliquer à la barre. C’est la personnalisation de la responsabilité qui est ici en jeu : le PNF estime que Vincent Bolloré suivait « personnellement et régulièrement » les dossiers togolais.L’enjeu de ce procès dépasse largement le cadre technique des concessions maritimes.
Il interroge la mutation des relations entre la France et ses anciens partenaires africains, à une époque où le sentiment de rejet de la « Françafrique » n’a jamais été aussi vif. Pour le milliardaire breton, qui a récemment cédé ses activités logistiques en Afrique au groupe MSC, ce rendez-vous judiciaire de décembre ressemble à un solde de tout compte. Que la justice conclue à la corruption ou à des relations commerciales normales, ce procès restera comme le symbole d’une époque où les ports de l’Afrique de l’Ouest se gagnaient parfois autant dans les bureaux de vote que sur les quais de déchargement.
Moore, Journaliste stagiaire


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