Dans les couloirs feutrés de la fonction publique gabonaise, un document au nom évocateur cristallise les tensions : le « bulletin rose ». Ce fameux récépissé de présalaire, vestige d’une gestion administrative souvent critiquée pour son opacité, se retrouve aujourd’hui au cœur d’un débat houleux sur la légalité et la transparence. Alors que Libreville multiplie les réformes pour moderniser l’État, une question revient avec insistance : pourquoi le gouvernement maintient-il une mesure qui, de l’avis de nombreux experts juridiques, n’a aucune existence légale formelle ?
Le « bulletin rose » est, par définition, une situation de transition. Il permet à un agent nouvellement intégré ou régularisé de percevoir une partie de sa rémunération avant l’édition de son premier bulletin de solde définitif. Mais ce qui ne devait être qu’une mesure d’urgence est devenu, au fil des ans, une zone grise où l’ambiguïté règne en maître. Pour les syndicats, ce dispositif est le symbole d’une précarité déguisée, privant les agents de certains avantages sociaux et bancaires liés à un véritable statut de fonctionnaire, tout en laissant planer un flou sur le calcul exact des cotisations et des prélèvements.Du côté du Trésor public et du ministère de la Fonction publique, le maintien de ce système est souvent justifié par des « lourdeurs procédurales » ou des délais de traitement informatique. Pourtant, cet argumentaire peine à convaincre à l’heure du numérique. En conservant ce mécanisme hybride, l’État se retrouve accusé de naviguer à vue, utilisant le présalaire comme une soupape de sécurité pour intégrer massivement des agents — à l’instar des récents 1 810 bénévoles de l’Éducation nationale — sans pour autant avoir finalisé l’ingénierie budgétaire nécessaire à leur prise en charge totale.
L’enjeu est désormais de savoir si le Palais du Bord de Mer aura le courage politique d’enterrer définitivement ce vestige administratif. Supprimer le bulletin rose au profit d’une bancarisation immédiate et légale dès la prise de service serait un signal fort de rupture avec les pratiques du passé. Pour Brice Clotaire Oligui Nguema, dont la transition se veut celle de la restauration des institutions, la clarification de la fiche de paie des Gabonais n’est pas qu’une question comptable : c’est un impératif de justice sociale et de dignité pour ceux qui servent l’État.


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