À Libreville comme à Port-Gentil, une scène de plus en plus familière vient assombrir le paysage urbain lors des accidents de la circulation ou des drames domestiques : celle d’une forêt de bras tendus, smartphone au poing. Plutôt que de porter secours, d’extraire une victime d’une carcasse de tôle ou de prodiguer les premiers gestes de survie, une partie de la foule semble désormais possédée par une priorité d’un genre nouveau : « poster » avant de sauver.
Ce réflexe du clic immédiat, au détriment de l’assistance à personne en danger, interroge la mutation profonde d’une société gabonaise où le virtuel semble avoir pris le pas sur le réel, transformant la tragédie humaine en un simple contenu destiné à nourrir les algorithmes des réseaux sociaux.Cette quête de la « viralité » cache une déshumanisation rampante. En cherchant à obtenir l’image la plus spectaculaire, voire la plus macabre, le passant ne se perçoit plus comme un acteur de la solidarité nationale, mais comme un reporter de circonstance en quête de visibilité éphémère. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, souligne une érosion de l’empathie traditionnelle qui caractérisait autrefois les relations de voisinage et de proximité dans la sous-région. Aujourd’hui, le « direct » sur Facebook ou TikTok devient une monnaie sociale, un trophée numérique que l’on brandit au mépris de la dignité des victimes et du deuil des familles, souvent informées par la brutalité d’une vidéo non censurée circulant dans les groupes WhatsApp.Face à cette dérive, le débat sur la responsabilité individuelle et collective devient inévitable.
Si la technologie est un outil de progrès, elle agit ici comme un miroir déformant de nos propres valeurs. Le défi n’est pas seulement législatif — la loi punissant pourtant l’omission de porter secours — mais avant tout moral. Il s’agit de réapprendre à la jeunesse connectée que l’écran ne doit pas être une barrière entre soi et l’autre, et que la valeur d’une vie humaine pèsera toujours plus lourd que le nombre de « likes » récoltés sur un drame. Dans un pays qui se veut moderne, la véritable avancée ne réside pas dans la qualité des optiques de nos téléphones, mais dans notre capacité à les ranger quand l’urgence commande d’agir.


Commentaires