Le décor était hautement symbolique. C’est à la « Maison Brice Clotaire Oligui Nguema », siège de la chaîne Gabon 24, que le ministre de la Communication, Germain Biahodjow, a convié le corps diplomatique ce jeudi 19 mars 2026. L’objectif ? Justifier l’une des mesures les plus commentées de la jeune Cinquième République : la suspension prolongée de l’accès aux réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national. Face aux ambassadeurs, le message du gouvernement s’est voulu ferme mais pédagogique, présentant ce sevrage numérique non comme une censure, mais comme une « mesure conservatoire » face à l’anarchie informationnelle.
L’argumentaire du Ministre repose sur un constat sécuritaire sans appel. Selon le ministre, la décision n° 0002/HAC/2026 du 17 février dernier a été dictée par une montée préoccupante des « désordres informationnels ». Les autorités pointent du doigt une prolifération de contenus haineux et diffamatoires qui, selon le palais de la Rénovation, menaceraient les fondements mêmes de la cohésion sociale et la stabilité des institutions. Pour Germain Biahodjow, le Gabon ne fait que s’inscrire dans une « tendance internationale » où la régulation du numérique devient un impératif de sécurité nationale, tout en prenant soin de préciser que l’accès global à Internet demeure, lui, opérationnel.Pour sortir de l’impasse, l’exécutif mise sur un nouvel arsenal législatif musclé. Le Conseil des ministres du 26 février a ainsi adopté trois ordonnances majeures visant à réviser le Code de la communication de 2016 et à redéfinir les pouvoirs de la Haute Autorité de la Communication (HAC). Ce toilettage juridique prépare le terrain à une régulation spécifique des plateformes numériques. Le message envoyé aux diplomates est clair : le Gabon entend désormais dicter ses conditions aux géants de la tech. La reprise normale des services est d’ailleurs conditionnée à l’issue des négociations en cours entre la HAC et les représentants des grandes plateformes mondiales.Au-delà de la coercition, le gouvernement cherche à bâtir un consensus national. L’annonce de l’organisation d’un « Forum National » consacré à la régulation suggère une volonté d’impliquer la société civile dans la création de mécanismes d’autorégulation.
Il s’agit, selon le ministre, d’ancrer les pratiques numériques dans les « valeurs culturelles » du pays. Cette approche hybride, mêlant fermeté régalienne et dialogue citoyen, vise à apaiser les critiques internes tout en démontrant aux partenaires extérieurs que le Gabon cherche une voie médiane entre liberté d’expression et protection de l’ordre public.Malgré la reconnaissance des impacts économiques inévitables de cette suspension, Libreville ne semble pas prête à reculer sans obtenir des garanties de modération de la part des réseaux sociaux. En invitant les partenaires internationaux à une « coopération étroite », Germain Biahodjow positionne le Gabon comme un laboratoire de la souveraineté numérique en Afrique centrale. Reste à savoir si les chancelleries étrangères, souvent sourcilleuses sur la liberté d’expression, seront convaincues par ce plaidoyer pour une « technologie responsable ». Une chose est sûre : à Libreville, le retour au statu quo numérique n’est pas pour demain.


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