Un climat sous tension et une décision lourde de sensLa décision de la Haute Autorité de la Communication de suspendre, jusqu’à nouvel ordre, l’ensemble des réseaux sociaux au Gabon intervient dans un contexte politique et social particulièrement sensible. Depuis les élections présidentielles de 2009, 2016 et 2023, le pays vit au rythme de débats intenses, de contestations, de recompositions partisanes et d’une défiance croissante entre acteurs politiques et citoyens.Dans ce climat, les plateformes numériques se sont imposées comme des arènes centrales du débat public. Elles ont profondément transformé les modes de communication politique, redéfini les rapports entre gouvernants et gouvernés et remodelé l’espace public. Mais elles sont aussi devenues, au fil des années, des espaces d’affrontements permanents, où l’excès et la surenchère l’emportent souvent sur la raison.
La suspension décidée par le régulateur pose une question de fond : comment en est-on arrivé là ? Les réseaux sociaux : un instrument de promotion et de repositionnement stratégiqueÀ partir de 2009, les réseaux sociaux ont progressivement structuré le champ politique gabonais. À l’image de la campagne de Barack Obama aux États-Unis en 2008, souvent citée comme référence mondiale en matière de stratégie numérique, les acteurs politiques gabonais ont compris l’importance du digital dans la conquête et la consolidation du pouvoir.Facebook, Twitter, puis d’autres plateformes, sont devenus des vitrines. On parlait alors de persona branding. Les leaders politiques travaillaient leur image, leur narration, leur proximité. Certains ont fait appel à des community managers, à des spécialistes en stratégie digitale, à des experts en communication politique. Une véritable professionnalisation s’est opérée.Ce fut, à bien des égards, une « bonne guerre ».Les réseaux sociaux ont permis :un contact direct entre les leaders et leurs bases militantes ;une diffusion rapide des idées, des doctrines et des programmes ;une meilleure visibilité des activités de terrain ;une mobilisation démocratique plus large ;une exigence accrue de transparence.
Dans un pays où l’accès aux médias traditionnels était souvent perçu comme déséquilibré, le numérique a offert un espace alternatif. Il a restructuré le débat public, élargi la parole citoyenne et favorisé l’émergence de nouvelles figures politiques.Sociologiquement, ces plateformes ont également permis à une jeunesse urbaine, connectée et instruite de prendre part au débat national. Culturellement, elles ont modifié les codes d’expression politique, en introduisant davantage d’immédiateté, d’émotion et de spontanéité.À cette époque, l’outil servait une ambition : rapprocher le pouvoir du peuple. De l’outil d’émancipation à l’arme de déstabilisationDepuis dix ans, une inflexion nette s’observe. Le numérique, jadis espace d’innovation démocratique, s’est progressivement mué en terrain de confrontation permanente.Certains activistes et influenceurs, initialement perçus comme des lanceurs d’alerte, ont basculé dans des logiques de désinformation, de diffamation et d’attaques personnelles. La critique politique légitime a parfois laissé place à l’invective systématique. La dénonciation argumentée s’est transformée en procès permanent.Plusieurs dérives sont aujourd’hui visibles :création de faux comptes pour manipuler l’opinion ;campagnes coordonnées depuis l’étranger ou dans l’anonymat ;atteintes à la vie privée de citoyens et d’autorités publiques ;propagation de rumeurs non vérifiées ;instrumentalisation des clivages ethniques ou religieux.Le « kongossa », pour reprendre l’expression populaire gabonaise, a envahi l’espace public numérique. Le commérage, l’exagération, la mise en scène de scandales réels ou imaginaires deviennent des stratégies d’audience.Politiquement, cela fragilise les institutions. Une démocratie ne peut fonctionner durablement si la suspicion systématique remplace la contradiction argumentée. La liberté d’expression ne saurait se confondre avec le droit d’insulter les autorités ou de discréditer les institutions sans fondement.Sociologiquement, cette dynamique nourrit la radicalisation des discours. Les réseaux sociaux créent des bulles informationnelles où chacun s’enferme dans ses certitudes. Les positions se durcissent. Le débat se polarise.Culturellement, l’autorité symbolique qu’elle soit institutionnelle, académique ou traditionnelle est remise en cause de manière brutale. L’irrévérence devient parfois la norme.Géopolitiquement enfin, le numérique expose le Gabon à des influences extérieures. Les campagnes de désinformation ne sont plus seulement locales. Dans ces conditions, la décision de suspendre temporairement les réseaux sociaux apparaît comme une mesure de régulation face à un risque de débordement. Mais elle interroge également : comment préserver l’ordre public sans restreindre durablement les libertés ?Propositions et perspectives : réguler sans étoufferLa suspension ne peut être qu’une réponse conjoncturelle.
La question structurelle demeure : comment encadrer l’espace numérique tout en protégeant la liberté d’expression ?Plusieurs pistes méritent d’être explorées.
1. Renforcer l’éducation numériqueIl devient urgent d’intégrer dans les programmes scolaires et universitaires une véritable formation à l’esprit critique, à la vérification des sources et à l’éthique numérique. Une citoyenneté numérique responsable doit être construite dès le plus jeune âge.
2. Clarifier le cadre juridique.
Le droit doit distinguer clairement la critique politique légitime de la diffamation, de l’incitation à la haine ou de l’atteinte à la vie privée. Une application rigoureuse, mais équitable, des textes existants est indispensable.
3. Responsabiliser les acteurs influents.
Les influenceurs et administrateurs de pages à forte audience doivent être considérés comme des acteurs du débat public. À ce titre, ils ont une responsabilité morale et civique.
4. Encourager l’autorégulation et le dialogue.
Plutôt que l’affrontement permanent, un dialogue structuré entre autorités, société civile, médias et acteurs du numérique pourrait permettre d’élaborer une charte de bonne conduite adaptée aux réalités gabonaises.
5. Promouvoir une culture du débat contradictoireLa démocratie ne se nourrit pas du silence, mais de la confrontation d’idées dans le respect. Restaurer cette culture est un impératif politique et culturel.
In fine, pour un nouvel équilibreLes réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais en soi. Ils sont le reflet des sociétés qui les utilisent.Au Gabon, ils ont contribué à moderniser la communication politique, à rapprocher les leaders de leurs bases et à dynamiser le débat public. Mais ils ont aussi révélé les fragilités d’un espace public encore en construction.L’enjeu, aujourd’hui, n’est pas de diaboliser le numérique ni de l’ériger en menace permanente. Il est de trouver un équilibre entre liberté et responsabilité, entre ouverture et régulation.Le Gabon se trouve à un tournant. Soit le pays parvient à faire des réseaux sociaux un levier de maturation démocratique. Soit il les laisse devenir un champ de bataille permanent, au risque d’éroder davantage la confiance entre citoyens et institutions.L’avenir numérique du Gabon dépendra moins des plateformes elles-mêmes que de la maturité collective avec laquelle nous choisirons de les utiliser.


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