Le constat est aussi glacé que les cargaisons qui débarquent au port d’Owendo : le Gabon peine toujours à remplir son assiette sans regarder vers l’extérieur. Selon les dernières données du ministère de l’Agriculture pour l’exercice 2025-2026, la facture de la volaille étrangère donne le vertige. Chaque année, Libreville décaisse environ 65 milliards de FCFA (110 millions de dollars) pour importer près de 65 000 tonnes de poulet surgelé. Entre les découpes classiques, les croupions et les pattes, cette dépendance structurelle pèse lourdement sur la balance commerciale du pays, transformant un besoin de consommation primaire en une hémorragie de devises que les autorités ne veulent plus ignorer.
Le déséquilibre du marché national confine à l’anachronisme économique : 95 % de la volaille consommée sur le sol gabonais provient de fermes situées à des milliers de kilomètres, principalement au Brésil, aux États-Unis ou dans l’Union européenne. Face à ce flux massif, la production locale fait figure de parent pauvre. Avec seulement 4 000 tonnes produites par an, l’offre indigène stagne, portée essentiellement par des poules de réforme en fin de cycle plutôt que par une véritable filière industrielle de poulets de chair. Pour un pays qui aspire à l’émergence, ce contraste entre le potentiel des terres arables et la réalité des étals souligne l’urgence d’une transition agricole d’envergure.Conscientes de cette fragilité, les autorités gabonaises ont sifflé la fin de la récréation avec une annonce ambitieuse : l’interdiction totale de l’importation de poulet de chair d’ici janvier 2027. Ce protectionnisme affiché vise à colmater la fuite des capitaux pour les réinjecter dans le circuit productif national. L’objectif est clair : transformer ces 65 milliards de FCFA de dépenses d’importation en chiffre d’affaires pour les éleveurs locaux. Mais derrière la volonté politique se cache un défi de taille : celui de passer d’une agriculture de subsistance à une production de masse capable de saturer le marché intérieur en moins de deux ans.Le véritable nerf de cette guerre avicole ne se trouve pas dans les poulaillers, mais dans les champs. L’alimentation animale (maïs et soja) représente plus de 70 % des coûts de production et reste, elle aussi, largement tributaire du marché international. Pour que le poulet « Made in Gabon » soit compétitif face aux géants russes ou américains, le pays doit impérativement sécuriser sa propre chaîne de production de provende.
Sans une baisse drastique du coût de l’aliment, la promesse d’une souveraineté alimentaire risque de se heurter à la réalité du pouvoir d’achat des ménages, pour qui le poulet importé reste, jusqu’à présent, la protéine la plus abordable.L’heure est donc à l’investissement massif dans les fermes industrielles intégrées. Le gouvernement multiplie les incitations pour attirer des capitaux capables de structurer la filière, de l’accouvage jusqu’à l’abattage. Le succès de ce pari ne se mesurera pas seulement à la disparition des surgelés brésiliens des supermarchés, mais à la capacité du Gabon à créer une véritable industrie créatrice d’emplois. Si le calendrier de 2027 est tenu, le pays pourrait bien transformer l’une de ses plus grandes faiblesses économiques en un levier de croissance durable, ancrant définitivement la sécurité alimentaire au cœur de sa stratégie nationale.


Commentaires