Libreville a franchi, le jeudi 19 mars 2026, une étape décisive dans sa quête de reprise en main de l’espace public numérique. Devant un corps diplomatique attentif, le ministre de la Communication, Germain Biahodjow, a dévoilé les contours d’un projet d’ordonnance modifiant la loi de juillet 2023 portant réorganisation de la Haute Autorité de la Communication (HAC). La grande annonce, qui fait déjà grand bruit dans la « cité » numérique gabonaise, réside dans la création du statut légal d’« animateurs spécifiques ».
Sous ce vocable administratif se cache une volonté de réguler une faune digitale jusqu’ici insaisissable : les activistes, influenceurs et blogueurs, désormais logés à la même enseigne que les professionnels des médias traditionnels.L’initiative gouvernementale s’inscrit dans une stratégie globale visant à endiguer les dérives d’un Web gabonais en pleine effervescence. En profitant de l’intersession parlementaire pour légiférer par voie d’ordonnance, le président Brice Clotaire Oligui Nguema donne à la HAC les muscles nécessaires pour répondre aux « nouveaux défis » de l’ère algorithmique. Ce texte ne se contente pas de renommer des métiers ; il redéfinit les frontières de la surveillance. Désormais, la HAC ne marchera plus seule : elle agira en tandem avec l’Agence de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), créant ainsi un double verrou, à la fois éditorial et technique, sur les contenus viraux.L’innovation majeure de cette réforme réside dans l’assujettissement de ces « animateurs spécifiques » à des « devoirs déontologiques stricts ».
En clair, l’influenceur n’est plus seulement un créateur de contenu, il devient un acteur responsable devant la loi. En cas de plainte ou de dérapage, le couperet de la HAC pourra tomber avec la même rigueur que pour une chaîne de télévision ou un journal de la place. Pour le pouvoir, il s’agit de professionnaliser un secteur souvent perçu comme une zone de non-droit, tout en s’assurant que les voix les plus suivies du pays respectent une certaine éthique de l’information.Pour donner corps à cette ambition, le gouvernement déploie un arsenal technologique inédit : une Cellule nationale d’alerte informationnelle. Véritable tour de contrôle de la viralité, cet organe aura pour mission de détecter en temps réel les phénomènes susceptibles de déstabiliser l’opinion et de « coordonner la réponse publique » en cas de risque grave. Cette structure place le Gabon à l’avant-garde de la lutte contre la désinformation et les « fake news », mais elle soulève également des interrogations au sein de la société civile sur la porosité entre régulation nécessaire et contrôle de la liberté d’expression.Avec ce projet d’ordonnance, Germain Biahodjow signe l’acte de naissance d’un nouvel ordre médiatique au Gabon.
En intégrant les acteurs du numérique dans le giron législatif, Libreville espère stabiliser un espace public souvent inflammable. Si les effets de cet arsenal juridique sont très attendus, ils marquent surtout la fin de l’ère de l’insouciance pour les stars des réseaux sociaux. Dans le Gabon de la Cinquième République, l’influence est désormais une profession réglementée, placée sous la surveillance constante d’un État qui entend bien rester maître de son récit national.


Commentaires