« Le problème du Gabonais, c’est le Gabonais lui-même. » Cette sentence, devenue le refrain amer des débats à Libreville ou Port-Gentil, traduit un mal-être profond qui dépasse la simple critique des mœurs. Elle pointe du doigt une crise de civisme et une résistance systémique au changement qui figent le pays dans des méthodes archaïques. Derrière ce constat se cache une culture du « gain rapide » et une corruption du quotidien qui érodent le respect de la chose publique.
Dans ce climat où l’intérêt personnel prime sur l’ambition collective, le développement social du Gabon semble pris en otage par une mentalité de survie qui refuse de céder la place à l’innovation.Cette dynamique de l’écrasement a été résumée avec une brutalité salutaire par l’artiste Landry Ifouta : « Le Gabonais, quand il est maltraité, il pleure. Quand vient son tour de décider, il piétine les autres dix fois plus. » Cette observation met en lumière un cycle de reproduction de la douleur sociale : la victime d’hier se transforme mécaniquement en bourreau dès qu’elle accède à une once de pouvoir. L’individualisme forcené, nourri par des décennies de précarité et d’inégalités criantes, a fini par briser les ressorts de la solidarité nationale. Sortir du « gouffre » devient alors une quête égoïste où le succès ne se conçoit que dans l’exclusion de l’autre.L’impact de cette fracture est dévastateur pour l’identité nationale. La généralisation qui consiste à « mélanger tout le monde dans le même sac » alimente une stigmatisation collective et une dépréciation de soi qui affaiblissent le sentiment d’appartenance.
Ce regard négatif porté sur l’identité gabonaise par les Gabonais eux-mêmes paralyse toute projection sereine vers l’avenir. Lorsque la méfiance devient la norme et que l’ascension sociale est perçue comme une menace pour autrui, c’est le contrat social qui se fragilise, laissant place à un vide que seule une réforme morale profonde pourra combler.En définitive, ce phénomène n’est pas une fatalité biologique, mais le produit de défaillances institutionnelles et d’une absence de repères solides. La mauvaise gouvernance a installé un climat de défiance généralisée où l’arbitraire a remplacé la méritocratie. Pour que le Gabonais cesse d’être « son propre problème », il ne suffira pas de changer les hommes au sommet, mais de réhabiliter les valeurs de probité, de transmission et de bien commun. Le défi de la « nouvelle République » sera autant psychologique que politique : réapprendre à faire nation dans un pays qui a trop longtemps appris à faire cavalier seul.
Yolande ABORE


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